Florès ...
Covid-19 : quels impacts sur la programmation architecturale ?

Depuis 6 mois, l’épidémie de Covid-19 a largement bousculé notre quotidien et nos habitudes, tant au travail, qu’à l’école ou encore dans l’espace public. À l’heure de la rentrée, Florès s’interroge sur les éventuels impacts que cette crise sanitaire pourra avoir sur la programmation architecturale des bâtiments à moyen ou long terme. Immersion dans le (peut-être) monde de demain.

Et si c’était ça, le monde de demain ?

Côté bureau

En ce matin de septembre 2030, Hélène se rend à son travail à vélo. Elle effectue son trajet sur les anciennes voies réservées aux bus, à l’écart du flot de voitures électriques individuelles, avant de stationner son vélo sous l’abribus transformé en parking à bicyclettes – depuis le début de l’épidémie les transports en communs ont été désertés par les usagers.

Elle se présente devant la porte de l’immeuble occupé par son entreprise de conseil en informatique, marque un court arrêt le temps que son visage soit reconnu par le capteur et que les portes du sas s’ouvrent automatiquement sur son passage.  Elle tourne à droite pour se rendre dans son service, – prendre à gauche eut été plus court, mais le cheminement est désormais à sens unique – parcourt un couloir, marque un nouveau temps d’arrêt devant l’une des portes, puis entre dans son box de travail.

Hélène prend connaissance de ses nouveaux mails, avant de participer à la réunion de service en visio-conférence. Durant la réunion, elle se sent dépassée par ce mode de fonctionnement et n’a parfois plus l’impression de faire partie de l’équipe.

Fin du point de service. « De toute façon, on ne peut plus vraiment parler de réunion puisqu’on ne se retrouve même plus physiquement autour de la même table… », pense-t-elle en se préparant machinalement un café. Tasse de café qu’elle boira seule devant son bureau, puisque les espaces de détente– et les conversations animées entre collègues– ne sont plus autorisés.

Après une matinée bien remplie, vient l’heure du repas de midi. Enfin, plutôt le repas de 14h puisque Hélène fait partie du dernier groupe à avoir accès à la cantine. Elle a le choix entre s’installer à une table individuelle à bonne distance de celle de son premier collègue, ou bien sur une grande table séparées par trois grandes parois transparentes. Dilemme.

Côté école

En rentrant chez elle après sa journée de travail, Hélène retrouve son mari. Il télétravaille désormais 3 à 4 jours par semaine depuis le salon de l’appartement familial devenu trop étroit. Dans ce même salon, Max et Tom, leurs deux enfants, en train de faire leurs devoirs, ne cessent d’interrompre leur père pour poser des questions.

« Alors les enfants, comment était cette première journée à l’école ? », les questionne Hélène en arrivant.

« C’était bien, mais c’était bizarre. La salle de classe est immense, et pourtant on a juste une toute petite table par personne, tellement loin de son voisin que l’on ne peut même pas lui emprunter sa gomme si on a oublié la sienne. », répond Max, le plus âgé des deux, qui a fait sa rentrée dans le nouveau collège du quartier.

« C’était génial, on a fait classe dehors presque toute la journée ! Et on a chacun un carré ! », clame à son tour Tom, qui vient de rentrer en CE2 à l’école primaire voisine.

« Super, j’ai hâte que vous me racontiez ça plus en détail ! Allez venez, on va à la maison de retraite rendre visite à mamie Liliane ! »

Côté EHPAD

Les enfants sont enjoués à l’idée d’aller rendre visite à leur grand-mère et de lui raconter leur journée de rentrée.

À leur arrivée à l’EHPAD, on leur indique qu’ils peuvent s’installer dans la pièce n°3. Depuis plusieurs années déjà, les visites n’ont plus lieu directement dans les chambres des résidents mais dans des locaux spécifiquement aménagés. Hélène et les enfants s’installent sur des fauteuils dans ce qui ressemble à un parloir, – en plus grand et moins austère toutefois – et patientent jusqu’à l’arrivée de leur grand-mère toute souriante.

Elle attendait leur visite avec impatience et ne tarde pas à leur montrer des photos de sa nouvelle chambre à travers la vitre qui les sépare. Elle vient en effet d’être réinstallée au sein de la nouvelle aile du bâtiment à la suite des travaux généralisés de transformation des chambres doubles en chambres individuelles. La décoration de son nouveau chez-elle la ravit, tout autant d’ailleurs que la perspective de passer des nuits calmes, sans les réveils intempestifs de Madame Claude, son ancienne camarade de chambre.

L’heure du débat

Il n’y a aucune certitude quant au fait que ce que vous venez de lire deviendra la norme dans les prochaines années. Néanmoins, nul ne peut nier que la période que nous vivons a apporté son lot de transformations, plus ou moins temporaires, et plus ou moins pénalisantes au quotidien.

Programmation architecturale : doit-on tout repenser ?

En tant que programmistes, cela fait partie de notre métier de nous questionner sur les impacts que cette crise sanitaire pourra avoir sur nos modes de vie et sur la programmation des bâtiments et des espaces publics.

Quid d’une nouvelle vague du mouvement hygiéniste né à la suite d’une épidémie de tuberculose au XIXème siècle ? Les transformations des bâtiments engendrées par cette doctrine portaient notamment sur la création systématique d’ouvertures sur l’extérieur et le renouvellement de l’air intérieur dans les logements et les écoles. Si cela nous apparaît aujourd’hui comme une évidence, cela a dû être une petite révolution à l’époque.

Il est cependant de notre devoir de rappeler que la durée de vie d’un bâtiment est de l’ordre de 50 à 100 ans. Il nous semble ainsi prématuré d’envisager dès maintenant des évolutions radicales dans la programmation architecturale des bâtiments telles qu’un retour vers le « tout bureau individuel » en tertiaire ou encore une augmentation de la taille standard des salles de classe de 60 à 100 m² de sorte à respecter le ratio de 4 m² par personne, un temps évoqué par le gouvernement au cours des derniers mois.  De telles actions engendreraient à coup sûr une débauche de surfaces construites supplémentaires, et par conséquent des surcoûts à la fois financiers et environnementaux importants.

L’humain au centre des réflexions

Autre élément essentiel, au cœur de nos métiers et de nos préoccupations : l’humain. La fiction que vous avez lue précédemment tend également à montrer les dérives que peuvent engendrer certaines pratiques et certains modes de vie. Que ce soit au travail, à l’école, à la maison ou dans divers établissements de santé, l’humain doit rester au centre des réflexions et des décisions. Il est indispensable de prendre en compte le besoin de lien social et physique à tous les stades de la vie, tout autant que le besoin de respect de l’intimité de chacun. Ainsi, il est primordial d’avoir conscience des risques engendrés par l’application radicale de certains modes de fonctionnement comme le télétravail.

Nous préférons pour le moment nous appuyer sur nos expériences diverses et penser que nous avons déjà certaines clés en main, en plus de notre goût à relever les défis de demain.

Voici quelques éléments sur lesquels nous avons notre idée et serions curieux de connaître vos réactions : faire classe dehors, une salle fixe pour chaque groupe d’élève au collège ou au lycée, mettre en œuvre le flex office en lien avec la généralisation du télétravail, penser la mixité des usages tout en maîtrisant les différents flux, offrir des bâtiments flexibles aux aménagements évolutifs, etc.

À vos claviers ! Quel monde imaginez-vous pour demain ?

J.P.