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Le bâtiment d’archives – un programme très particulier

Le programmiste n’est pas souvent confronté aux bâtiments d’archives ; lorsque c’est le cas, attention aux surprises : la complexité d’un tel bâtiment n’est pas forcément là où on l’attend !

Une première approche conduit rapidement à identifier la spécificité de la gestion des flux. Le traitement des documents entrants – ou dépôts – donne lieu à des étapes bien spécifiques. L’émission hebdomadaire et passionnante ballade des archives – encore accessible en podcast – regorge de témoignages de professionnels insistant sur les particularités techniques, et même pittoresques. L’archivistique et les référentiels des Archives de France fixent des exigences fonctionnelles claires. Ils permettent de cerner rapidement les principes et de les adapter aux besoins particuliers du maître d’ouvrage. Ainsi, cette complexité n’en est finalement pas une ; d’ailleurs la plupart des bâtiments récents se montrent très satisfaisants du point de vue de la chaine de traitement des documents.

En réalité, le programme doit contribuer à répondre à une double problématique. La première réside dans la relation au public, la seconde dans la conception technique.

On intègre depuis longtemps aux bâtiments d’archives des lieux d’exposition, de conférence ou de sensibilisation des scolaires. Derrière ces appellations classiques se cachent des enjeux particuliers et assez nouveaux. La numérisation de pans entiers de collections fait chuter le nombre de consultations in situ. Les salles de lecture se vident… Si les archives n’évoluent pas, elles pourraient être désertées. Il s’agit soit d’acter la disparition de l’accueil de public – extrêmement problématique, soit de dépoussiérer un bâtiment dont l’image séduit peu. L’insertion urbaine doit être envisagée sous l’angle de l’attractivité, de l’accessibilité et d’une certaine ouverture. Les archives peuvent être intégrées à des réseaux ou complexes culturels ou encore dans un bâtiment iconique. La cas de Pierrevives incarne ces possibilités. Mais plus précisément, c’est aussi toute la relation au document qu’il faut repenser : elle devient une expérience, un évènement. Les lieux servant de cadre à la rencontre entre le document et le public – comme les salles d’exposition ou les salles de sensibilisation des scolaires – doivent répondre à cette nouvelle donne : C’est là que la difficulté commence. Les enquêtes de terrain permettent d’identifier des besoins en réseaux informatiques, en équipements… Or, il est quasi certain que ces technologies seront caduques à la livraison du bâtiment. Le développement des systèmes de projection, des tablettes et des panneaux de réalité augmentée sont l’image d’une mutation en cours. Les médias et les lieux qui permettront plus d’interactivité entre le document et le public restent à inventer. Et c’est pour bientôt. Mais comment anticiper ces usages ? La programmation architecturale doit intégrer cette inconnue : ces locaux doivent exister, ce qui est facile à dire mais pas neutre en termes de projet ! Ils doivent surtout être conçus pour être particulièrement évolutifs. Configuration, lumière naturelle, éclairage artificiel, énergie, réseaux… tout doit être modulable et ouvert.

Par ailleurs, une analyse de cas montre que peu de bâtiments récents répondent au cahier des charges technique concernant les magasins. Ce n’est pas neutre : le traitement des fonds atteints de moisissures peut coûter près d’un million d’euros.

Pourquoi ces dysfonctionnements ? La complexité technique – réelle – a été sous-estimée.

Le principe de conservation est assez simple : il s’agit de maîtriser les ambiances dans les magasins. Plus précisément, il faut respecter des vitesses de variation d’hygrométrie et de température et maintenir leurs valeurs dans une fourchette définie ; le tout est prescrit par les référentiels des Archives de France. Il faut de plus concevoir des réseaux aérauliques prévoyant peu de renouvellement d’air et donc un fort recyclage. Chaque magasin doit être géré isolément pour une meilleure souplesse d’usage, mais surtout éviter toute dissémination de moisissures ou polluants… Ces principes conduisent à des bâtiments présentant une forte inertie, une forte isolation thermique, une forte étanchéité et des réseaux évolués de traitement de l’air. Le projet des Archives Départementales du Nord à Lille illustre ce type de conception. La complexité des réseaux est à relativiser : ils sont surtout modulaires.

C’est en réalité la modélisation et le dimensionnement des installations qui posent problème.

Le fort isolement des magasins donne une importance déterminante à la part que prennent les documents eux-mêmes dans la variation des ambiances : ils présentent une forte masse et donc une forte inertie. Ils se gorgent par ailleurs d’humidité qu’ils restituent quand l’air devient plus sec… Il s’agit donc de modéliser le comportement de magasins vides, à moitié pleins, à moitié vides en fonction de leurs orientations et de données climatiques précises. Les simulations thermiques dynamiques sont ainsi particulièrement poussées et complexes.

Dans ce contexte, le rôle du programmiste n’est pas seulement de retranscrire les performances fixées par les Archives de France. Il est aussi de mettre en garde le maître d’ouvrage et les concepteurs sur la difficulté de conception technique du projet, voire de participer à la rédaction d’un additif au CCTP de maîtrise d’œuvre et de l’avis de concours. La première condition de réussite est en effet que l’équipe de maîtrise d’œuvre comprenne un bureau d’études capable de conduire les modélisations et la conception des ouvrages.

En définitive, la construction d’un bâtiment d’archives présente des difficultés fonctionnelles et techniques qui pourraient passer inaperçues au stade du programme. C’est pourtant la prise en compte particulière de ces deux aspects dès la programmation qui contribue à répondre à la problématique actuelle posée par les bâtiments d’archives.

O.T.

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